Les designers raffolent du travail de Carolin Kreutzer, et il suffit de regarder ses toiles pour comprendre pourquoi. À une époque saturée d'images et d'informations, elle répond à un besoin devenu pressant de calme et de recentrage. Ses peintures ménagent un espace pour s'arrêter et réfléchir, ce qui se fait de plus en plus rare.
Chez l'artiste, le dépouillement ouvre des possibles. Lumière, couleur et légers glissements dans la composition donnent naissance à des toiles épurées qui semblent pourtant s'étendre bien au-delà de leur cadre. Ces dernières semaines, elle a travaillé sur As Far As I Can See, désormais disponible sur Rise Art.
Carolin Kreutzer nous montre ici la naissance de cette peinture en images et revient sur sa pratique, l'occasion d'observer de plus près les couches successives, les choix et l'attention patiente qui se cachent derrière ses œuvres tant recherchées.

Comment traduisez-vous des émotions et des pensées en couleurs et en formes ?
Tout part généralement d'une émotion ou d'une question. Je passe tellement de temps avec elle en dessinant et en peignant qu'elle finit par prendre corps. Je la traduis alors en formes simples, que j'épure jusqu'à ce qu'il ne reste plus que l'essentiel. La forme est le socle de toutes mes œuvres.
La couleur vient ensuite, et je la réduis tout autant. Je reste le plus souvent dans une même famille de couleurs, dont j'utilise plusieurs nuances sourdes pour créer une impression d'espace. Plutôt que de capter le regard, les couleurs lui laissent de la place.
Ce dépouillement apporte du calme et favorise la concentration, pour moi quand je peins comme pour la personne qui regarde l'œuvre.
Qu'est-ce qui vous attire le plus dans l'art minimaliste ?
Ce qui me plaît avant tout, c'est qu'il permet de dire beaucoup avec très peu. Quand nous réduisons quelque chose à l'essentiel, ce qui reste prend tout son poids.
Notre attention est précieuse, et une grande partie de ce qui nous entoure s'en empare sans demander la permission. Le minimalisme, lui, la respecte. C'est une attitude que j'apprécie dans l'art comme dans la vie.
C'est ce qui rend à mes yeux les œuvres « silencieuses » si intéressantes. Elles imposent leur présence sans avoir besoin de hausser le ton.

Comment conciliez-vous contrainte et harmonie dans votre travail ?
Pour moi, contrainte et harmonie sont les deux faces d'un même processus. Mes formes sont simples, intemporelles, et toutes présentent des bords nets. C'est là que réside la contrainte, et c'est elle qui m'apporte la clarté dont j'ai besoin.
À l'intérieur de ces contours, les couleurs sont douces et déclinées en plusieurs nuances. Là où les formes se chevauchent, le ton change et une profondeur apparaît, comme si ces formes étaient des pièces dans lesquelles notre regard pourrait entrer. Ce qui me fascine et continue de me porter, c'est la tension qui naît de cette rencontre.
Pour trouver l'équilibre, je laisse reposer mes esquisses pendant des jours, parfois des semaines, puis je les reprends et les affine jusqu'à atteindre la plus grande harmonie possible.
Comment introduisez-vous une part de jeu dans votre travail ?
L'œuvre finie est claire et structurée. Le jeu intervient en amont, pendant le processus. Je joue avec la couleur, j'en cherche de nouvelles que je décline en dégradés, et j'observe la façon dont elles investissent l'espace. Je plie, j'essaie et je découvre sans cesse de nouvelles formes, de nouveaux chevauchements. C'est un petit monde à moi qui continue de se révéler au fil du travail.

Quelles sont vos principales sources d'inspiration ?
Ma plus grande source d'inspiration, c'est la lumière. Lors de mes promenades quotidiennes, j'observe la façon dont elle transforme les couleurs et les atmosphères, et j'en garde la trace. Tout cela nourrit ensuite mon travail.
D'autres artistes m'ont marquée, surtout lorsque je cherchais ma propre voie, et continuent de le faire. Agnes Martin, pour son sens de l'épure. Josef Albers reste mon plus grand modèle en matière de couleur. C'est grâce à lui que j'ai compris qu'une couleur se définit toujours par rapport à celles qui l'entourent, et je le constate tous les jours dans mon travail. Et puis Mark Rothko, car nous savons tous à quel point la couleur peut nous submerger devant l'une de ses toiles.
Quel conseil donneriez-vous à la personne que vous étiez, avec ce que vous savez aujourd'hui ?
Quand j'ai commencé à peindre il y a six ans, j'ai essuyé bien plus de vents contraires que d'applaudissements, y compris de la part de mes proches. Je me sentais enfermée dans un rôle qui m'allait mal, et il m'a fallu du courage rien que pour me lancer. Avec le recul, c'est précisément de là que sont nés ma peinture et mes thèmes.
Si je pouvais parler à la femme que j'étais, je lui dirais de se tourner vers son monde intérieur et de rester à l'écoute de sa propre voix. Grâce à mon travail, je vis aujourd'hui quelque chose dont j'ai toujours rêvé et que je croyais hors de portée. La vie reste imparfaite, bien sûr, mais je suis arrivée là en avançant discrètement, toile après toile.

Comment imaginez-vous votre pratique dans cinq ans ?
Dans cinq ans, je me vois peindre et vivre de mon art. J'aimerais continuer à faire évoluer mon style et réaliser davantage de grands formats.
Je souhaite poursuivre mes collaborations avec des galeries et sur des projets d'architecture d'intérieur, et montrer mon travail dans de nouveaux lieux. Comme j'adore voyager, j'espère en découvrir beaucoup d'autres en chemin. L'un des plus beaux aspects de mon métier, ce sont les rencontres avec des personnes inspirantes et ce que nous créons ensemble. J'espère que ces projets se multiplieront, portés par un réseau solide et bienveillant.
Le plus important reste de pouvoir continuer à peindre, avec l'espace et le temps que cela demande. C'est un luxe aujourd'hui, et j'en suis très reconnaissante.
