Mona Sultan présente Hindsightings
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Mona Sultan présente Hindsightings

Que devient une photographie dont personne ne veut ? Dans sa nouvelle série Hindsightings, Mona Sultan chine des tirages Kodak des années 40 à 60 sur les marchés aux puces et dans les foires d'antiquités, les découpe, les agrandit, les réassemble. Ce qui en résulte est plus étrange et plus intime que la mémoire elle-même.

Par Sophie Heatley | 19 mai 2026
Mona Sultan présente Hindsightings
Portrait de Mona Sultan

Dans Hindsightings, de vieilles photographies se dissolvent entre absence, répétition et réminiscence, pour composer une expérience hantée et instable du souvenir et du regard. Mona Sultan s'empare d'images trouvées, chinées dans les marchés aux puces, les archives en ligne et les foires d'antiquités, et en fait des espaces de fouille psychique : découpées, agrandies, fragmentées, puis méticuleusement réassemblées en compositions qui oscillent entre reconnaissance et effacement. 

Les visages se fondent dans des aplats de couleur vaporeux ; les scènes domestiques vacillent sous l'effet de la répétition ; les corps n'apparaissent qu'en partie, comme s'ils remontaient d'un rêve à moitié oublié. L'effet produit n'est pas tant nostalgique qu'inquiétant : des images qui se révèlent à la fois intimes et inaccessibles, familières et pourtant toujours sur le point de nous échapper.

Mona Sultan présente Hindsightings
Processus de création de Mona Sultan

Sa pratique débute par une collecte obsessionnelle. « C'est toujours comme ça que ça se passe pour moi, explique-t-elle. Je laisse les photos venir à moi, et soudain quelque chose m'attire et je commence à collecter frénétiquement un certain type de photographies. » 

Pour Hindsightings, elle s'est fixée sur des photographies couleur Kodak du milieu du siècle, des années 1940 aux années 1960, notamment celles portant les marques de l'instabilité des premiers procédés de développement couleur. « Il y avait un défaut dans la formule, précise-t-elle. Dans les années 40, ça vire au magenta ; dans les années 50, ça tourne au jaune. » Ce qui la captivait n'était pas l'image en elle-même, mais les traces visibles du temps qu'elle portait : émulsions fanées, empreintes digitales, taches et altérations chimiques qui transformaient la photographie en quelque chose de presque corporel.

Mona Sultan: Hindsightings
A Sort of Twilight par Mona Sultan (Collage, 153 x 51 cm, 2026)

Ces dégradations ne sont pas traitées comme des imperfections à corriger. L'artiste syro-canadienne les amplifie. Agrandies au-delà de leur échelle d'origine, les moindres irrégularités acquièrent une présence étrange et physique : une empreinte digitale s'épanouit en geste abstrait ; des roses et des jaunes délavés se répandent sur la surface comme des ecchymoses ou des phénomènes météorologiques. 

Prenons A Sort of Twilight (2026). « Quand on agrandit, la première chose qu'on voit, c'est ce rose magenta, dit-elle. Je voulais le mettre en avant. » Ailleurs, des mouchetures de poussière et des marques accidentelles acquièrent une intimité inattendue, rappelant que la photographie est un objet qui se manipule, et non un enregistrement transparent du réel. « C'est un objet qui a traversé le temps, réfléchit-elle. La photographie le dit à travers les couleurs, leur dégradation. »

Cette présence physique est au cœur de la charge émotionnelle de l'œuvre. Mona Sultan décrit le processus de travail avec des photographies trouvées comme une intimité qui se construit progressivement : « Plus je travaille avec, plus ça devient intime. On commence à avoir une relation avec cette photo, avec la personne, avec le lieu. On ne connaît ni l'un ni l'autre, mais on a l'impression de commencer à les connaître. » Pourtant, elle résiste résolument à toute tentation de clore le récit. Une fois scannées et imprimées, les photographies sont immédiatement découpées. La composition d'origine est abandonnée. « Je veux oublier à quoi elle ressemble, dit-elle. Je garde en moi ce que la photographie m'a transmis comme sensation, je n'ai plus besoin de la voir. »

Mona Sultan: Hindsightings
By Exposure to Light par Mona Sultan (Collage, 18 x 18 cm, 2026)

Ce qui subsiste n'est pas une biographie, mais une sensation : un résidu émotionnel persistant, détaché de tout ancrage factuel. Mona Sultan évoque sans cesse un « push and pull » au cœur de l'œuvre, un perpétuel va-et-vient entre clarté et ambiguïté, entre le familier et l'inconnu. Cette oscillation se manifeste formellement tout au long de la série. Certaines œuvres recourent à des structures de grille rigides, comme dans By Exposure to Light (2026), qui suggèrent une cohérence tout en la défaisant ; les fragments semblent vouloir s'aligner sans jamais tout à fait y parvenir. « C'est comme les pièces d'un puzzle qui ne s'assemblent pas », explique-t-elle, avant de se reprendre : « Mais si, elles s'assemblent. » Le regard cherche instinctivement une continuité et ne rencontre que répétitions, lacunes et subtiles impossibilités spatiales.

En ce sens, Hindsightings occupe un espace fascinant entre photographie et abstraction. L'artiste plasticienne ne manipule jamais numériquement l'image source au-delà du scan et du recadrage. « Je n'efface pas la moindre moucheture, insiste-t-elle. Je l'aime telle quelle. » Et pourtant, par la répétition, l'agrandissement et l'intervention picturale, les photographies commencent à se désintégrer de l'intérieur. Parfois, des lavis de couleur occultent entièrement l'image, évoquant les photographies surpeintes de Gerhard Richter, dont Mona Sultan reconnaît ouvertement l'influence. Ailleurs, les traces spectrales de silhouettes rappellent les auto-effacements hantés de Francesca Woodman. Les interventions de Mona Sultan demeurent cependant remarquablement retenues. Les œuvres ne s'imposent jamais de façon spectaculaire ; elles déstabilisent lentement, presque imperceptiblement.

Mona Sultan: Hindsightings
Held Still par Mona Sultan (Collage, 40 x 40 cm, 2026)

Cette instabilité subtile est étroitement liée à l'intérêt de l'artiste pour l'absurde, et plus particulièrement pour l'Œuvre d'Albert Camus. Pendant son master, Le Mythe de Sisyphe est devenu une référence conceptuelle centrale pour comprendre sa propre pratique. L'inconnaissable propre à la photographie trouvée, qui l'a prise, pourquoi ce cadrage, ce qui se trouvait hors champ, ne constitue pas un problème à résoudre, mais une condition à habiter. « On ne peut jamais savoir, dit-elle. Et il faut s'en accommoder. » Mona Sultan rejette catégoriquement l'impulsion archivistique vers la catégorisation et la restitution factuelle : « Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le "qui". Je ne veux pas mettre l'image dans une case. »

La photographie devient au contraire un système ouvert, suspendu dans un cycle infini de perte et de redécouverte. Elle décrit les photographies trouvées comme existant dans « un état permanent du perdu et retrouvé », passant d'un objet chéri à un objet abandonné avant d'être récupérées à nouveau. Son rôle n'est pas de restaurer un sens, mais de prolonger ce cycle. « Me voilà qui la retrouve et lui offre un nouveau cycle de vie », dit-elle. Ce faisant, l'œuvre sape discrètement la prétention de longue date de la photographie à la fixité et à la vérité. La représentation, pour Mona Sultan, demeure fondamentalement instable. « Qu'est-ce qu'on voit, au fond ? demande-t-elle. Ça change tout le temps. »

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Blue is the Distance par Mona Sultan (Collage, 59 x 59 cm, 2026)

Il y a aussi quelque chose de profondément personnel enfoui dans cette instabilité. Mona Sultan se souvient d'être rentrée chez elle l'an dernier et d'avoir regardé de vieilles vidéos de famille avec son frère, une expérience qui l'a confrontée à l'étrange dissonance de se reconnaître tout en se sentant étrangère à cette version passée d'elle-même. « C'était familier, mais je ne me reconnaissais pas non plus, explique-t-elle. Il y avait ce sentiment étrange de familiarité et d'étrangeté mêlées. » Cette contradiction émotionnelle imprègne discrètement Hindsightings. La mémoire n'y est pas restitution mais fragmentation : incomplète, mouvante, perpétuellement médiatisée par le ressenti.

Ce qui donne peut-être aux œuvres leur puissance persistante, c'est précisément ce refus de la clôture. L'artiste évoque le désir que les compositions finales semblent « juste ce qu'il faut », maintenant un équilibre délicat entre révélation et retrait. « Il y a toujours quelque chose d'inaccessible », dit-elle. Même les titres résistent à toute résolution, fonctionnant moins comme des explications que comme des ouvertures, à la manière de fragments de langage qui tendent vers un sens sans jamais tout à fait l'atteindre.

En définitive, ce que Hindsightings offre n'est pas la certitude, mais la suspension : des images maintenues dans un perpétuel état de devenir. Mona Sultan laisse les spectateurs dans cette instabilité, permettant aux œuvres de se transformer et de se reformer longtemps après qu'on les a quittées du regard. Comme la mémoire elle-même, elles demeurent inachevées, insaisissables, rétives et hantées.

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